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David Graeber : la bureaucratie et le revenu universel

Ce texte est une traduction en français des propos tenus par David Graeber, anthropologue et professeur à la London School of Economics dans cette video, publiée par le collectif Basic Income UK. Son nouveau livre, Bureaucratie, est sorti en français en avril 2017. 


Je me souviens qu’une fois, mon père m’a pris à part et m’a dit « tu sais, tout ce que tu vois autour de nous ; cette maison, tout ce qu’il y a dedans, je l’ai gagné en travaillant avec mes deux mains, de neuf heures à dix-sept heures tous les jours. Je me levais tous les jours, j’y allais, et voilà, c’est mon travail qui a apporté tout ce que tu vois » puis il m’a dit, « David, c’était horrible, ne fais pas ça, trouve un moyen où tu n’auras pas besoin d’un vrai travail ».

Je l’ai écouté et j’ai pris ses mots sages à coeur « fais un truc académique ou un machin du genre », et ce faisant je me suis rendu compte qu’il y a des classes énormes de personnes, beaucoup qui sont au gouvernement, dont le travail est de te faire sentir comme si tu n’étais pas assez bien, comme si tu ne méritais rien. Et c’est ce que fait le gouvernement lorsqu’il s’engage dans ces réformes néolibérales qui rendent les aides sociales conditionnelles, et qui rendent les choses ‘plus efficaces’ ; tout est encadré dans des termes moralisateurs – et voilà tout ce qu’ils parviennent à faire, c’est créer ces corps gigantesques de personnes qui te surveillent et qui te disent que tu rates ta vie.

Ces bureaucraties fonctionnent en créant tous ces boulots pour des gens qui prétendent que la valeur vient de la paperasse, plutôt que de quelque chose que quelqu’un fait réellement. On commence à un niveau où il y a un gars qui te surveille pour voir si tu utilises toutes les pièces de ta maison correctement, ou si tu t’occupes de tes enfants correctement, ou des gens qui essayent de déterminer si tu es réellement marié avec quelqu’un ou pas, tout ce combat contre la fraude sociale, tout ce n’importe quoi. Les pauvres subissent une surveillance constante de la part de grandes classes de gens qui sont là pour les dénigrer et dire qu’ils ne vivent pas comme il faut. Puis dans les couches moyennes, il y a une espèce de culture de vérification – moi-même je l’ai rencontrée en travaillant dans les universités – où l’on passe autant de temps à évaluer ce que l’on fait par rapport au temps que l’on passe à le faire, et des fois davantage encore. Tout ça, c’est de la paperasse, la valeur sort de là, de plus en plus.

La finance, c’en est juste le sommet ; l’idée qu’un titre de dette n’est qu’une forme sur-sophistiquée de paperasse, qui reste la source ultime de valeur. Alors ceux qui ont la paperasse la plus élaborée sont ceux qui créent le plus et sont les plus riches en haut de l’échelle.

Quelle serait une position de gauche anti-bureaucratique alors ? Je pense que c’est assez évident ; virer tout ces gens et donner la même quantité d’argent à tout le monde – ça marcherait. Cela réduirait la taille du gouvernement de manière drastique. Et tous ces gens ennuyants, ils auront le revenu universel aussi, alors ils pourront aller devenir des poètes ou des musiciens, faire quelque chose d’utile de leurs vies, après tout ils ne veulent pas vraiment faire ce qu’ils font actuellement. Toute cette montagne de paperasse s’effondrerait.

Ce que ceux qui sont au pouvoir craignent le plus est une population qui ait une sécurité de base, et du temps. C’est ce qui commençait à se mettre en place à la fin des années 1960, et regarde ce qu’il s’est passé, ils ont flippé ! On peut le voir, vraiment. J’ai parlé avec des personnes qui étaient dans des ‘think-tanks’ de la classe dirigeante à l’époque, et ils disent qu’il y avait beaucoup de discussions sur le sujet de « que fera-t-on quand les robots remplaceront tous les emplois, nous pensions que les hippies posaient problème, qu’est-ce qu’on fera quand tout le prolétariat deviendra des hippies – bon Dieu, ce sera un désastre ! ».

On attribue toujours ces idées à Marx : le communisme, la théorie de la valeur-travail, de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins. Il n’empêche qu’il n’a rien inventé de tout cela, ce sont des idées qui se trimballaient comme ça dans les cafés, dans des sphères ouvrières. Marx les a prises et les a intégrées dans son travail de manière brillante, c’est vrai, mais l’idée de la valeur-travail était devenue une question de bon sens au 19ème siècle. Même parmi les hommes politiques des courants dominants. Je regardais les discours d’Abraham Lincoln. On le prendrait pour un marxiste aujourd’hui. Tout le monde était d’accord que le capital était un produit du travail, et que donc le travail était prioritaire et ainsi de suite. Ils avaient cette notion que la valeur vient du travail humain. Le problème était qu’ils se focalisaient sur la production, le travail à l’usine qui était vu comme le paradigme de tout travail. C’est très macho, il y a des mecs devant des fourneaux, ils frappent des trucs, ils sont sur des lignes de production, voilà l’image de base. En revanche la plus grande partie du travail n’est pas productive : on fabrique un verre une seule fois, mais on le lave peut-être mille fois. Le travail est majoritairement le fait de maintenir les choses, s’occuper des choses, créer des environnements où les choses peuvent se développer.

Comment est-ce que l’on donne une valeur au travail alors ? On doit retourner aux idées puritaines : le travail a de la valeur en lui-même. Si tu ne bosses pas dur sur quelque chose que tu n’aimes pas, c’est que tu n’es pas une bonne personne, tu es un parasite. Ceci explique comment on peut avoir une situation comme aujourd’hui où des gens pensent que leur travail a plus de valeur s’ils n’en retirent rien. Même si tu sais que tu fais quelque chose de bien pour le monde, dans un sens tu devrais gagner moins, les gens pensent que c’est normal. Les infirmiers, les enseignants par exemple, on doit les payer moins parce qu’ils contribuent à la société !

Nous devons repenser le tout, de fond en comble, si nous allons redémarrer un jour. Nous devrions commencer à voir que ce qui donne la valeur au travail, c’est le fait que c’est une façon de s’occuper des autres ; le travail a un impact concret de bien fait aux autres, et personne ne peut décider comment, sauf ceux qui le font. Alors si nous allons essayer d’avoir cette révolution conceptuelle qui nous permettra de dépasser cette notion de « créateurs d’emploi », [et ce fait que] à gauche et à droite ils ne visent que plus d’emplois, plus de travail, parce que la seule manière dans laquelle ils voient les gens comme ayant de la valeur est dans la mesure où ils font quelque chose qu’ils n’aiment pas beaucoup, peu importe s’il est nécessaire de le faire. Nous sommes coincés dans un piège conceptuel, et les idées comme le revenu de base font partie de la solution qui nous aidera à nous en sortir, en nous permettant de repenser ce à quoi nous accordons de l’importance dans ce que nous faisons en travaillant.

David Graeber


Image de couverture par Christian Schnettelker